#8 Projet d’accélérateur : entre risques et opportunités

Décryptage d'un des projets structurants du moment : l’épineuse mise en place d’un accélérateur régional. 

Quel est le contexte de ce projet ?  

Fin 2015, ADN’Ouest, cluster régional d’entreprises du numérique, se lance dans une étude de faisabilité de la mise en place d’un accélérateur B2B*. Grâce au soutien de la région Pays de la Loire, à hauteur de 80 000 euros, ADN fait appel à la société ASI 360, agence de conseil en transformation digitale, pour les accompagner sur cette étude des différents business models d’accélérateurs au niveau mondial. Le 21 juin 2016, ADN Ouest réunit à l’hôtel de région un ensemble d’acteurs de l’écosystème, parmi lesquels Atlantic 2.0, Start-Up Palace, des startups, des ETI, des grands groupes, Nantes Métropole, pour leur présenter le résultat de cette étude, et les grandes orientations retenues.

*B2B, ou BtoB, business to business, concerne toutes les entreprises qui proposent un produit ou un service destiné à d’autres entreprises. Il s’oppose à B2C, business to consumer, qui s’adresse directement aux consommateurs.

C’est quoi un accélérateur ? 

Difficile de s’accorder sur une définition précise d’ « accélérateur », tant il existe des modèles différents. Néanmoins, de manière générale, un accélérateur est une structure d’accompagnement à but lucratif, visant à booster la croissance de startups sur une courte période. Cet accompagnement prend généralement la forme d’un programme de mentorat intense ainsi que d’une prise de participation au capital.

Y Combinator, Silicon Valley

Les premiers grands accélérateurs de startups sont nés aux États-Unis (Y-Combinator en 2005, Techstars en 2006). Leur modèle consiste à injecter de l’argent au début du programme, via une prise de participation au capital des startups, pour permettre aux startups d’embaucher de nouvelles compétences nécessaires à leur développement. Lorsque la startup s’est bien développée, la structure se rémunère sur les plus-values occasionnées par la vente de ses parts dans l’entreprise. 

Quel est l’objectif d’ADN Ouest à travers ce projet d’accélérateur ? 

L’accélérateur viserait à développer des entreprises à fort potentiel, dans toute la région Pays de la Loire. « On veut prendre des entreprises à qui on peut faire faire 200% de croissance en deux ans plutôt que 10%. Si on leur apporte très peu, ce n’est pas intéressant », explique Christophe Chapet, Président d’ADN’Ouest. A ADN, on refuse d’ailleurs de se limiter aux « startups », explique Franz Jarry, directeur délégué de l’association : « Si avec un programme spécial, on fait passer des entreprises de 150 à 600 000 euros de chiffre d’affaire en un an, j’appelle ça de l’accélération. Et ce n’est pas grave si cette boîte là n’est pas exactement une startup, ce qui m’importe c’est qu’on ait développé le territoire, que les bénéfices, les impôts, les emplois, soient sur le territoire ». 

D’après Adrien Poggetti, la question de l’accélération est essentielle pour les startups : « À un moment, il y a une question de « time to market ». Si la proposition qu’on offre est bonne, alors on peut être certain qu’on n’est pas le seul à bosser dessus. La Tech explose dans le monde entier, donc la seule façon de monter une boîte d’envergure, c’est d’aller plus vite que les concurrents. D’où la nécessité d’accélérer, de lever des fonds et si possible d’en lever beaucoup, tout en maîtrisant son développement commercial, avec l’aide de mentors. »

Par ailleurs, pour une startup de la région, il est difficile d’accéder à un programme d’accélération. Il faut se rendre à Paris et ainsi accepter de se délocaliser temporairement. Et la concurrence est rude pour être sélectionné. La présence d’un accélérateur en région permet donc d’offrir une opportunité de développement supplémentaire et d’en faciliter son accès aux startups, par une plus grande proximité territoriale. 

Cette initiative bénéficie également aux grands groupes comme l’atteste Fabien Jouron, délégué régional du Groupe La Poste : « La Poste est une grosse entreprise intégrée qui doit devenir plus agile, plus proche du terrain et devenir un acteur de la dynamique du territoire. Aujourd’hui on a un accélérateur national du groupe La Poste, mais c’est relativement compliqué de détecter les startups en région, puis de les faire venir sur Paris. Participer à un accélérateur local, ça nous permet de déplacer notre centre et d’avoir plus de souplesse. Les startups ont besoin qu’on les accélère mais on a aussi besoin qu’elles nous accélèrent nous ! ». 

À quoi ressemblerait l’accélérateur d’ADN Ouest ? 

La volonté d’ADN Ouest est de monter une structure d’accompagnement qui permette de croiser des startups B2B et des grands groupes, dans une optique d’open innovation. Le cluster insiste davantage sur la qualité du mentorat et le catalogue de services à haute valeur ajoutée qui serait proposé par cette structure plutôt que sur le financement. 

« J’aime bien l’idée que l’aspect de la financiarisation du projet ne soit pas la 1ère chose importante pour l’accélération, témoigne Sylvain Renaudi, fondateur d’A2JV, startup éditrice de logiciel, j’aime aussi l’idée que les partenaires soient des grands industriels tout comme des patrons de startups quel qu’ils soient, ou des patrons de boîtes qui peuvent être intéressants sur un développement national ». « La plupart des structures d’accompagnement apportent du mentorat, beaucoup apportent du coworking et de l’aide à la levée de fonds, appuie Christophe Chapet. Finalement, peu de structures apportent réellement un vrai soutien juridique, du conseil RH, sur le territoire. »

Pour autant un accélérateur sans apport financier, c’est un peu comme une Formule 1 sans essence... ça n’avance pas assez vite : « 7 projets sur 10 ont besoin d’argent pour se développer, et on ne nie pas cette réalité, clarifie Franz Jarry, l’idée n’est pas de faire de l’argent sur leurs dos. Ce que les startups veulent ce sont aussi des services de qualité, l’ouverture à un carnet d’adresses. Les grands groupes eux, cherchent de l’image, de la veille et de l’usage, l’argent vient après ».

La notion d’open innovation est-elle neuve à Nantes ?

Très en vogue, la logique d’innovation ouverte qui consiste à faire travailler startups et grandes entreprises sur des projets communs n’est néanmoins pas tout à fait neuve sur le territoire, comme le rappelait Antoine Dumont, CEO du Startup Palace : « Aujourd’hui, nous structurons et facilitons la relation entre 25 startups et 15 grands groupes partenaires locaux. Donc cette dimension d’open innovation, nous l’avons, nous l’incarnons, avec déjà pas mal de résultats. Ce projet d’accélérateur vient nourrir le dynamisme de l’écosystème, c’est une bonne chose. Je discerne mal en revanche la dimension de nouveautés, de plus-value sur cette notion d’open innovation ». 

La vraie nouveauté de ce projet réside donc surtout dans la notion de financiarisation des startups, par ces grands groupes ou ETI, à travers une structure d’accélération. Le Startup Palace propose un catalogue de service à ses locataires, joue les intermédiaires entre startups et grands groupes, mais ne gère pas de fonds d’investissement à destination de ses locataires. 

Pourquoi l’échelle régionale ?

«  Je pense qu’on ne peut pas réduire les Pays de la Loire à Nantes, assène Franz Jarry, directeur délégué d’ADN Ouest, et à la fois on ne peut pas nier que Nantes en est la locomotive. C’est une évidence. Mais il faut trouver l’équilibre pour que Nantes apporte aux autres territoires et que les autres territoires apportent à Nantes ».

Concrètement, il y a fort à parier que le dimensionnement territorial de la structure ne modifiera pas la façon dont les startups seront finalement accompagnées, et son objectif restera le même : conquérir des marchés internationaux. Il s’agit donc surtout de sortir les autres métropoles régionales de l’ombre nantaise et ainsi leur faire partager l’affiche avec la locomotive régionale. 

En effet, les Pays de la Loire regorgent de pépites : sur les Smart greens en Vendée, sur les objets connectés à Angers, la réalité virtuelle à Laval et St Nazaire, les mobilités connectées au Mans, … aussi l’accélérateur doit se présenter comme un outil des différentes technopoles de la région plutôt qu’une structure nantaise qui accueille des startups d’ailleurs. Un choix politique qui fait sens, au vue de l’emprise géographique d’ADN Ouest qui compte des adhérents dans toute la région. 

Y a-t-il d’autres accélérateurs à Nantes ? 

En 2014, Nantes est la seule ville sans accélérateur à être labellisée French Tech. « Quand on a déposé le dossier, la grande crainte de la collectivité et de ceux qui ont bossé sur le dossier, c’était le manque d’accélérateur existant, témoigne Adrien Poggetti. Moi j’ai eu peur pendant 6 mois, et puis j’ai compris qu’on y pouvait rien et qu’on n’avait rien besoin de faire. Je savais qu’en continuant comme ça, dans quelques années on en aurait 5-6 sur le territoire. Ça se confirme aujourd’hui avec l’arrivée d’OFF7 et l’intérêt d’1kubator. »

Il y a plusieurs structures d’accompagnement à Nantes, mais surtout des structures d’incubation, comme Octopus, lancé par Lengow, ou Atlanpôle, qui concerne des startups en early stage, ou l’Opération Eléphant du Startup Palace qui propose un dispositif de pré-accélération, c’est-a-dire un programme d’accompagnement intense, mais sans financement à la clé. 

De réel accélérateur, il n’y en a aujourd’hui qu’un seul à Nantes : OFF7, qui a récemment élu domicile au Startup Palace et démarré son programme en juillet dernier. Financé par le groupe SIPA-Ouest France (1,08 milliard de CA), cette structure propose un accompagnement sur 12 mois, avec workshops collectifs et individuels, suivi hebdomadaire, annuaire d’experts ... pour 8 startups, triées sur le volet, dans lesquelles sont injectés 150.000 euros. L’objectif du groupe SIPA-Ouest-France ? Digitaliser le groupe et trouver des relais de croissance sur ses métiers. C’est pourquoi des secteurs d’activité (immobilier, automobile, nautisme, funéraire, etc.) structurant la sélection des startups ont été déterminées en amont. Ici le but n’est donc pas la recherche de plus-values : « Si ça se passe bien, au bout de 12 mois, il y aura une relation très forte entre le groupe et les startups, et l’idée c’est de pérenniser cette relation sur le long terme », explique Florian Hervéou. Pour cette première session, on retrouve ainsi, entre autre, les startups Skippair, Leankr ou Anona

Quels sont les risques d’un tel projet ? 

Adrien Poggetti, directeur d’Atlantic 2.0, met en garde contre les effets de la mode « startup » : « Aujourd’hui on est dans un moment de l’histoire où tout le monde s’engouffre dans le système sans forcément savoir de quoi il parle. Ce qui résulte de tout cela, ce sont des consultants qui n’ont jamais monté de boîtes de leur vie, qui ne savent pas toujours de quoi ils parlent, des grands groupes qui veulent se mettre à la page mais qui ne savent pas faire, et envoient des startups dans le mur. Les startups en elle-même sont devenus un business ! Or, tout le monde n’est pas capable de monter une startup. Donc il y a à boire et à manger dans les structures d’accompagnement. La concurrence est forte, je ne suis pas certain que toutes les structures soient encore là à long terme ».

Le précédent « Company Campus » a par ailleurs montré à quel point le business model d’un accélérateur est périlleux. Initié en 2012 par deux startupers nantais, Quentin Adam de Clever Cloud et Florian Hervéou de Tuttivox, le projet d’accélérateur a commencé par se présenter sous la forme d’un « self-incubateur » : « Au départ notre objectif était de s’adresser aux startups early stage, raconte Florien Hervéou. La logique c’est qu’on n’avait pas de poule pour nous couver, mais qu’on était des poussins qui se tenaient chauds ». Les startups s’échangent leurs compétences pour avancer et vendent des projets collectifs à des grands groupes, comme BNP Paribas, Nokia ou Roland-Garros. Retenu, fin 2013, parmi les quatre projets d’accélérateurs sélectionnés pour illustrer les attentes de la French Tech, Quentin et Florian présentent leur projet à Bercy devant Fleur Pellerin, pour le lancement du label : « On projetait alors de proposer à des startups de venir travailler de façon intensive sur leur projet pendant 4 mois, et de leur apporter 20.000 euros pour leur permettre d’acheter les compétences qu’elles n’avaient pas ».

A un moment, il a néanmoins fallu structurer juridiquement le programme : « pour pouvoir créer un fonds d’investissement, il fallait rentrer dans les cadres assez restrictifs de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), avec notamment des reportings réguliers. C’est devenu très complexe ... ». En 2015, les deux entrepreneurs voient la concurrence internationale s’intensifier et les structures se multiplier en Europe. Faute de modèle financier viable et bloqués par cette composante juridique, ils décident d’appliquer le conseil qu’ils donnaient habituellement à d’autres startupers : « Quand ça fait un moment qu’on travaille sur un projet, il faut savoir s’arrêter si on n’arrive pas à avancer ».

Cet échec a néanmoins permis de révéler la difficulté majeure du modèle : « Pour faire vivre un accélérateur, il faut consommer énormément de cash tout de suite, pour espérer un retour sur investissement. La grande difficulté, c’est donc d’attirer les talents, les bonnes startups » explique Florian Hervéou. Il faut donc des investisseurs solides au démarrage et une méthode de sélection très pointue, tâche qui n’est pas aisée lorsqu’on connaît les multiples embûches auxquelles peuvent être confrontées une startup pour développer son produit. « Aujourd’hui, on n’a pas assez de recul pour savoir s’il existe un business model vraiment viable pour les accélérateurs » conclut Florian.

Conscient de ces différents risques, ADN avance prudemment mais sereinement sur la définition de son modèle. Pour le moment, l’option retenue suite à la réunion de restitution de l’étude, serait la création d’une société à capital risque avec un fonds de dotation alimenté par un pool de grands groupes investisseurs, sur lequel ADN ne souhaite pas encore communiquer. En bref, il s’agirait d’un outil fédérant plusieurs entreprises qui se tiendraient collectivement garantes du capital risque

Quelles sont les prochaines étapes du projet ? 

La première étape, déjà bien entamée, est de définir le cadre juridique de la structure. Il faudra ensuite mobiliser les partenaires financiers et déterminer leurs modalités de participation. Il s’agira enfin d’établir précisément le cahier des charges de l’accélérateur : la durée de l’accompagnement (12-18 mois a été évoquée), le montant d’investissement dans les startups et la forme que prend cet investissement (le plus souvent il est question d’une prise de participation au capital), le catalogue de services, les mentors. Et trouver un nom, puisque WeDiBoo (pour West Digital Booster), nom initialement trouvé, n’a pas recueilli l’adhésion générale ! 

En clair, le plus gros reste à faire, mais l’étude de faisabilité a permis de poser les bonnes questions et mis sur de bons rails le projet d’ADN Ouest.